Analyse

Des thèmes d'une crudité extrême

Il est impossible de dissocier l'oeuvre d'Almodòvar de son histoire, à la fois personnelle et nationale. Il n'en parle quasiment jamais directement dans ses films mais l'histoire de son pays, l'Espagne, a profondément marqué Almodovar. A partir des années 1939 -date à laquelle Francisco Franco accède au pouvoir-, la péninsule connait, comme toute une partie de l'Europe, une montée des totalitarismes avec le Franquisme qui a, contrairement au nazisme, aucune envie de s'étendre mais a plutôt tendance à se refermer, à vivre en autarcie. Comme partout, le peuple est oppressé et les libertés sont supprimées, la culture remplacée par la propagande.

L'Espagne ne commence à retrouver une certaine liberté que dans les années 50, grâce à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et à la périclitation des dictatures européennes. C'est à cette époque que naît Pedro Almodovar. Il vit sa jeunesse avec la fin du franquisme et, souhaitant faire ses études dans la culture et particulièrement dans le cinéma, il subit la censure et se voit privé des libertés auxquelles aspire toute la jeunesse espagnole qui s'en voit bridée.

A la mort de Franco en 1975, l'Espagne connait une période de liberté exacerbée sans précédent. S'ils n'abordent jamais directement des questions politiques, à travers les thèmes abordés dans ses films, on ressent l'état d'esprit de la jeunesse madrilène de l'époque. Almodovar devient un véritable bijou d'Histoire culturelle, Histoire qui, dans l'historiographie contemporaine a sa place à part entière. Il peint la liberté retrouvée dans ses premiers longs métrages.

L'affiche du film Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier


Dans Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier (Pepi, Luci, Bom y otras chicas del Montòn), le premier plan montre des plans de cannabis, la première scène est celle du viol de Pepi -encore vierge- achetant malgré elle le silence d'un agent de police pour ces mêmes plants découverts dans son appartement. Par la suite, Pepi et Bom vont totalement se dévergonder, et entrainer avec elles Luci, la femme de l'agent de police. Les scènes sont crues, voire gênantes, notamment celle où Bom urine sur Luci qui semble avoir des penchants masochistes.



La scène en question, où Bom urine sur Luci, évoque l'un des thèmes les plus osés du films, le plaisir masochiste féminin




Plus tard, lors d'une soirée où les jeunes hommes mesurent leurs sexes en érection, Luci se voit contrainte de faire une fellation en public au vainqueur, qui est soit dit en passant un bisexuel affirmé. Elle quitte son mari quelques jours plus tard. Celui ci est hors de lui et demande par téléphone à un ami s'il n'a plus moyen d'obliger sa femme à rester chez lui. La rupture avec l'Espagne conservatrice est directe, brutale, crue. Certaines scènes semblent gratuites, provocatrices, et n'apportent pas vraiment de "plus" cinématographique. Il y a par exemple la scène où Bom donne une de ses crottes de nez à Luci, en lui ordonnant de la manger lors de la soirée.










Si les thèmes de la drogue, de la prostitution, de l'homosexualité, du travestissement, de la sexualité crue, du viol ou encore du masochisme seront toujours abordés par Almodòvar, la crudité gratuite quittera en grande partie ses films.

Vers l'affirmation d'un style et d'un mouvement culturel



Une véritable effervescence dans le milieu artistique accompagne néanmoins la réalisation de ce film. Il est tourné en 16mm et a un budget très limité, rassemblé grâce aux personnes ayant aimé ses courts métrages tournés en super 8. C'est une des bases de la Movida, les artistes et les jeunes s'entraident au nom de l'art, de la liberté, et sans cela, il est certain que nombre de films n'auraient pas pu voir le jour.

L'affiche du film Le labyrinthe des passions


Dans son long métrage suivant, Le labyrinthe des passions (Laberinto de pasiones), Sexilia, une jeune nymphomane fille d'un célèbre gynécologue, chanteuse de punk, vit un amour platonique avec un jeune homosexuel, Riza Nero, qui intègre le groupe en tant que chanteur. Là aussi, on retrouve toujours certaines scènes dérangeantes, mais le réalisateur choisit de se tourner plus vers la construction des relations entre les personnages, et va trouver son propre style, sa patte cinématographique qui l'élèvera au rang de représentant du cinéma à l'international, et qui lui vaudra autant d'admiration que de critiques. Si Pedro Almòdovar devient l'icône de la Movida au niveau du cinéma, ses actrices fétiches, ses "muses", ne sont pas en reste, et deviennent elles aussi représentantes de ce mouvement. Victoria Abril et Pénélope Cruz le suivront jusqu'à aujourd'hui. La musique des films est également représentative, Almodòvar la chante parfois lui-même (Suck it to me dans le Labyrinthe des passions). Des tons rock'n'roll, punk, qui accompagnent généralement toutes les soirées décalées décrites dans ses films.


Avec Pénélope Cruz


Avec Victoria Abril

Avec ses deux muses


C'est a travers la movida que le style du cinéaste se développe, et va jusqu'aux extrêmes pour mieux se recadrer ensuite. Le cinéma est un art qui commence à connaitre la reconnaissance du milieu qu'il touche, ici la jeunesse madrilène, et les artistes du mouvement, et qui n'existe que grâce à la participation et l'entraide de tout . Néanmoins, on ne peux pas limiter le statut d'Almodòvar à celui d'icône de la Movida...

Affiche représentant la Movida

Quand l'artiste survit à son mouvement

En effet, même s'il représente cinématographiquement le mouvement de la movida, Almodòvar ne se limite pas à cela. Certes, c'est à cette période qu'il définit son style, et il contribue largement à faire en sorte que l'Espagne, pays alors un peu à la traîne culturellement en Europe, s'intègre après tant d'années de retard. Il impose notamment Madrid comme nouvel épicentre cinématographique aux yeux du reste du monde. 
La question mérite d'être posée. Almodòdvar aurait-il été le même, provocateur, pastiche, ironique, critique, si cette période de liberté et de renouveau ne lui avait pas permis de naître dans le cinéma?
Il est quasiment impossible de démêler le cinéma de l'Histoire, cette question n'a pas de réponse. La seule certitude, c'est que les thèmes abordés le sont avec un oeil critique, acerbe. Il n'aborde pas les libertés dans le seul but de les revendiquer. Il n'expose pas ces thèmes houleux juste pour montrer que, maintenant, il a le droit. Les soirées décrites dans Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier portent un regard libéré sur la jeunesse et ses pratiques, mais avec une certaine parodie, voire ironie. C'est avec ce regard, toujours critique, que Pedro Almodòvar a l'air de regarder le monde.

Il a su se servir de ce mouvement comme un tremplin, et lui a survécu. Dans ses films suivant, il apprivoise son style, joue avec ses limites, les limites du public, il choque juste assez, provoque légèrement, dérange absolument.

Aujourd'hui, on entend plus parler de la majeure partie des artistes ayant participé à ce mouvement, mis à part Mécano, pour la musique, qui a également connu un certain succès en Europe dans les années 1980-1990.

 Pedro Almodòvar, lui, continue à sortir régulièrement des films qui reçoivent de multiples prix, et connaissent toujours un certains succès. Son style connait quelques limites, notamment dans la répétition des thèmes, si novateurs à l'époque -sexe déluré, drogues, relations anormales- et des formats -mise en évidence d'une héroïne, relations filiales, relations malsaines-.


Conclusion

Pedro Almodovar a su vivre pleinement la movida, et grâce au soutien des artistes et des partisans du mouvement il a pu développer son oeuvre et diffuser ses films. C'est le caractère exceptionnel de la période qui lui permet de se faire reconnaître aussi rapidement dans le milieu. Il aborde toutes les libertés retrouvées, défie la censure après la mort de Franco et fait de son oeuvre une véritable célébration de la liberté d'expression et de toutes les libertés fondamentales. Cela reflète bien l'état d'esprit madrilène de l'époque, et nous montre comment la movida s'est appuyée sur le cinéma d'Almodovar, un support d'expression immense, mais également comment le cinéma a su se servir de ce mouvement pour se développer, grandir et, petit à petit, obtenir une reconnaissance européenne et internationale. Si l'histoire a permis d'écrire une page de cinéma, le cinéma a également permis d'écrire une page d'histoire.

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